Choses revues dans Bordeaux et ailleurs

Dominique Boudou

Collection : Nuits indormies

Dimensions : hauteur : 19 cm    largeur : 12,5 cm

nombre de pages : 118

Façonnage : broché imprimeur

Parution décembre 2021

Prix public 12 €

ISBN : 978-2-9573810-7-4

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Présentation

Au-delà de la mélancolie et de petites ironies, Choses revues dans Bordeaux et ailleurs de Dominique Boudou promène le lecteur de Saint-Pétersbourg via Porto ou Alcalá de Henares dans un puzzle d'impressions et de mirages.  Prose sensible et cinématographique, remplie d'images citadines et intérieures, d'effets de ralenti, de loupe, son voyage dans les paysages d'ici et d'ailleurs se révèle poétique, philosophique, voire politique. 

Et ce ne sont pas une Mathilde qui parle au vent ou une Emma amoureuse des chats qui seront surprises de croiser un personnage échappé d'un livre de Calvino ou de Martin Page, sous l’œil de Montaigne et Montesquieu devisant dans la ville girondine. 

Extrait

Quai de Bacalan, 18

L’impression parfois que le paysage recule alors qu’il avance. Comme un repentir impossible à corriger. Le regard du voyageur n’est pas sûr. Les hangars se détachent du quai et glissent vers la Garonne. Les mascarons des immeubles grimacent le long des rails. Les mots en déroute désemparent la pensée. Que dire encore du peu de réalité des images quand le corps ne fait plus corps ?

 

Place Saint-Seurin, 12

Le plafond de la crypte, en fibrociment, ressemble à celui d’un parking. Il protège les défunts des moisissures, éloigne les insectes nuisibles. Les restes des enfants, dans leur amphore millénaire, reposent en paix. La nuit, ceux dont le squelette est entier se promènent parfois dans le jardin partagé et hument les senteurs des petits pois. La mort est un éternel recommencement.

(Off +)

 

Un personnage de Calvino s’est échappé dans la ville. Pendant toute une nuit, il a dévissé les plaques des rues et des places, des impasses et des allées, des quais et des ponts. Puis les a revissées ailleurs. En laissant le hasard tricoter ses mystères. La rue Achard s’appelle maintenant Vital-Carles. Le pont d’Aquitaine a pris le nom de Simone Veil et s’en porte bien. La place Pey-Berland rebaptisée place Maran semble moins minérale. L’enregistrement immédiat des changements par les applications numériques et les plateformes de livraison a augmenté le trouble dans la population. Un tel chambardement magico-technologique est forcément l’œuvre d’une puissance supérieure. Les policiers chargés de l’enquête ont vite été débordés. La Direction générale de la sécurité intérieure aussi. Les évangélistes du Jour d’après défilent tous les dimanches en déclamant des épîtres en araméen. Ils attirent sur leur passage tout un ramassis d’illuminés. La plupart sont des agneaux transis. Ils reprennent en chœur les incantations avec l’assentiment des oiseaux sous les clochers. D’autres, habillés de noir, armés de bâtons, se livrent à des pillages. Il y a eu des blessés. Les autorités municipales invitent les Bordelais à ne plus sortir le dimanche. Le personnage de Calvino, bien placé pour savoir que la réalité dépasse toujours la fiction, a promis de rétablir l’ordre ancien. Tout en prévenant la police qu’il préparait un nouvel évènement.

(Off)

L’irréalité de Porto tient à ce qu’elle a perdu l’équilibre depuis longtemps. Je sens dans la marche qu’elle pourrait glisser d’un coup vers le Douro. Le temps ne résisterait pas davantage à la chute. Le poète de la ville, fiévreux, intranquille, a suspendu voilà cent ans le mouvement des horloges. Les fantômes grimaçants des clowns s’en réjouissent au jardin de la Cordoaria et crachent des noyaux d’olive sur les passants. Quand l’autre rive m’attire à la tombée de la nuit, je ne sais pas si la lumière monte ou descend. Comment accompagne-t-elle ce qui apparaît et dans quel sens ? Les cabines du téléphérique semblent flotter sans suspensions, escortées par les goélands. Je crois entendre le vent marauder. Il a vu venir à lui quelque beauté amoureuse et s’en émeut. Mais elle court déjà, portée par son désir de chair, et le pont est soudain vide. Je regarde la profondeur du bleu en contrebas, les eaux sont calmes. Un bateau se promène le long des berges. Avec à son bord un marinier sans âge ni destination. Il se laisse conduire, je le pressens, et sa nuit sera sans sommeil. Demain, on retrouvera son corps sur une estaque. Et personne ne saura jamais quel mirage est passé par là.