Goûter au cimetière
Banafsheh Farisabadi​
Collection : Nuits indormies
Dimensions : hauteur : 19 cm largeur : 12,5 cm
nombre de pages : 76
Façonnage : broché imprimeur
mai 2026
Prix public 14 €
(Frais de port 3€)
ISBN : 978-2-493404-21-3

Présentation
« Dans la poésie de Banafsheh Farisabadi , l’érotisme et la mort ne s’opposent jamais. Ils procèdent du même flux. La bouche qui embrasse est aussi celle qui brûle, dévore, étouffe. La langue est à la fois organe du plaisir, de la parole et de l’exécution. […]
Goûter au cimetière n’est pas un livre du désespoir. C’est un livre de résistance, une résistance sans illusion. Résistance par la saturation du langage, par son excès, par son refus de l’élégance. La poète écrit contre toute esthétisation de la souffrance. Elle force le poème à rester du côté de ce qui dérange, de ce qui colle, de ce qui saigne encore. »
​
Qu’ajouter à la lumineuse et sensible postface d’Atiq Rahimi si ce n’est l’urgence de lire et donner à lire les mots de Banafsheh Farisabadi.

Extraits
Averse d'oiseau
​
Téhéran n’a pas veillé ses moineaux.
Certains se sont évaporés,
suspendus aux arcs des hammams,
d’autres, séchés sur les fils électriques,
avec les toits renversés dans leurs yeux.
​
En emportant les grains de riz non picorés,
le vent est passé devant la terrasse.
Un homme se tenait à la fenêtre,
celui qui décidait la chute des plumes noires et blanches
d’un lancer de dés.
​
Téhéran ignorait tout :
des moineaux tombés du ciel des après-midis d’été,
de l’appel à la prière mêlé aux cris des corbeaux,
et de la chute noire de la cendre sur les toits.
La cendre,
la cendre des feux d’artifice de fête.
Quelqu’un était à la fenêtre,
celui qui annonça le malheur
sur les branches des mûriers et de l’été.
​
Téhéran faisait la une,
vedette des journaux du matin,
et les petits moineaux du début de saison,
happés par les dents du vent,
ou emportés par une balle,
ont traversé la tempe fiévreuse du midi,
avant de chuter, enfin,
dans le bassin.
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Goûter au cimetière
​
Il a déposé les lambeaux de son corps brisé
dans la terre du mien
et dès que son cœur en peine a retrouvé la quiétude,
il est parti.
​
Sa ville était ma langue maternelle,
la langue des grands-pères de mes grands-pères,
là où il avait cueilli des herbes parfumées sur les collines.
Il avait dit que le sucre apaisait les tumultes du soir,
qu’il était le remède à la turbulence
du thé et du gingembre de dix-neuf heures.
Il l’avait dit avant de se lever.
Dans le creux du fauteuil, le vieil homme,
l’emplacement de ses maigres fesses,
et dès son départ,
des morceaux de ses morceaux se sont déposés en moi.
​
Du plomb et des pierres bleues et vertes se sont échappés des plis soignés de sa chemise,
avant d’atteindre le plan de travail de la cuisine,
et une fois arrivés là-bas,
les mines de son être se sont effondrées.
Sa langue était ma terre maternelle,
la terre des grands-pères de mes grands-pères,
là où il avait ramassé des poignées de petits coquillages sur les rives grises et vertes,
puis il avait répété le thé et s’était levé pour en verser...
​
Ô vieil homme ! je suis ton cimetière.
Froisse-toi dans les crevasses de la peau de mes doigts.
Froisse-toi pour fusionner, morceau par morceau,
avec les minuscules insectes qui grouillent en moi la nuit.
Je mâche du sucre,
Tu répètes le thé puis tu te lèves, absorbé.
Les vagues s’écrasent sur les rivages gris de ma terre ancestrale,
et les pierres de tous les gisements du monde
s’ecroulent dans tes jambes fragiles
le temps du court trajet entre le samovar et la cuisine.